« La Bourse peut encore baisser de 7 à 8% » (Alain Pitous, Talence Gestion)


INTERVIEW - Alain Pitous, directeur général adjoint et associé chez Talence Gestion, décrypte la chute des cours de Bourse. Pour le gérant de portefeuille, il est prématuré de se repositionner sur le marché actions, une nouvelle rechute n'étant pas à exclure.  

Bourse : les cours peuvent-ils encore baisser et jusqu'à combien ?

Toutsurmesfinances.com : Le CAC 40 est passé sous les 4.000 points. Comment expliquer la chute récente des cours de Bourse ?

Alain Pitous, directeur général adjoint et associé chez Talence Gestion : Tout le monde a été pris au dépourvu par l’ampleur de la baisse des cours de Bourse. On s’attendait à un marché légèrement amoindri dans les semaines à venir, mais là, une véritable correction vient de se produire ! Le marqueur est l’introduction en Bourse l’Alibaba sur le NYSE (New York Stock Exchange) le 19 septembre. Quelques minutes après les premiers échanges, sur la Bourse américaine du prestataire chinois de commerce en ligne, l’indice Dow Jones a atteint son record absolu. Le marché a commencé sa correction quelques jours plus tard.

Selon moi, cette violente baisse est due à deux faits majeurs. La dégradation des indicateurs de la croissance en zone euro est selon moi l’élément déclencheur de l’actuelle chute des cours de Bourse. La zone euro a été fragilisée par la faiblesse de la croissance en Allemagne, elle-même perturbée par les tensions géopolitiques entre la Russie et l’Ukraine.

La seconde raison vient des Etats-Unis d’Amérique. Contrairement à ce qui passe en Europe, la croissance là-bas est assez forte, à tel point que la Banque centrale américaine a prévu de laisser monter les taux courant 2015, ce qui est statistiquement assez mauvais pour les marchés actions. Dans les corrections comme celle que nous venons de vivre, les marchés montent depuis longtemps, avec beaucoup de positions constituées sur les marchés actions au fil du temps. Tout cela se dénoue en même temps, c’est un phénomène d’emballement, de spirale, qui a provoqué une baisse d’une dizaine de pourcents à Wall Street en quelques semaines sur les plus hauts américains constatés.

« Des consolidations de 15 à 18% arrivent assez régulièrement »

Dans le fond, une telle correction est-elle surprenante ?

Quand on regarde la courbe du marché américain, on s’aperçoit qu’elle monte pratiquement en ligne droite depuis 2009. Aujourd’hui, nous assistons à un repli, qui arrive juste après l’atteinte des plus hauts américains. Ce n’est pas dramatique, mais cela reste une baisse. Corriger de 7 ou 8% supplémentaires ne serait pas anormal à la lumière des mouvements qui se sont déroulés historiquement depuis la création des marchés américains. Des consolidations de 15 à 18% sont des phénomènes qui arrivent assez régulièrement, la période actuelle pourrait bien être l’une d’elles.

Cela dit, je suis toujours extrêmement étonné de voir qu’une baisse de 5 à 8% sur le plus grand marché du monde après les plus hauts historiques d’il y a quelques semaines donne une impression de fin du monde. L’énorme caisse de résonance médiatique dont font l’objet l’économie et les marchés financiers fait que la baisse actuelle des cours de Bourse fait beaucoup parler d’elle.

Les cours peuvent-ils encore baisser et jusqu’à combien ?

C’est une question piège. Effectivement les cours peuvent encore baisser, nous sommes entrés dans une spirale assez négative de liquidation de positions. Les fonds spéculatifs – les hedge funds – qui prennent en général d’énormes positions sur les marchés, étaient très investis sur les actions et très sous-investis sur les obligations, voire en position vendeuse, ont été obligés de les dénouer depuis quelques jours. Ils ont donc dénoué des positions sur les obligations en achetant, et dénoué des positions actions en vendant. Ce genre de mouvements ne s’arrête pas aussi facilement. Une baisse de 3/4% ne peut pas faire s’arrêter ce mouvement-là.

Il y a peu de soutien aujourd’hui à court terme. La seule chose qui peut venir soutenir un peu le marché pour marquer un palier sur les niveaux actuels, ce sont les résultats d’entreprises qui commencent à tomber aux Etats-Unis. Ces résultats sont en ligne avec les attentes, mais encore une fois la spirale est telle que l’on peut casser ces niveaux, qui sont des niveaux techniques charnières : 1.900 points sur les marchés américains (référence à l’indice S&P 500, NDLR), 3.880 sur les marchés français (le CAC 40). Si l’on casse ces supports, on peut revenir à 3.600 sur le marché parisien et à 1.750 sur le marché américain. Ces niveaux-là représenteraient une véritable opportunité d’achat.

« Pas de précipitation pour réinvestir »

D’une manière générale, comment se protéger des baisses ?

Pour se protéger, il n’y a malheureusement pas de solution miracle. Il y a des positions possibles à prendre sur les marchés dérivés mais c’est une démarche difficile à appréhender pour un investisseur individuel.

Deuxième possibilité pour se couvrir, l’allocation des portefeuilles. La logique ? Pondérer les actions et les obligations de sorte à protéger un portefeuille : ce qui se perdait sur les actions se rattrapait plus ou moins sur le capital des obligations investies. C’est en tout cas ce qu’il était possible de faire quand les marchés rémunéraient les placements obligataires à 5 ou 6%. Cette période est malheureusement révolue. Aujourd’hui, ce n’est plus possible parce que les marchés obligataires ne vous protègent plus : les obligations françaises à 10 ans de l’Etat, qui restent la meilleure signature sur le marché, rémunèrent à 1%. Votre portefeuille n’est donc pas protégé.

La seule protection qui reste aujourd’hui, c’est de vous placer en trésorerie. Dans un PEA, si vous pensez que le marché est volatile et dangereux, et que vous voulez protéger vos avoirs, la meilleure protection consiste à vous mettre sur le cash. Cela signifie désinvestir votre portefeuille et attendre, en espérant que le temps qui passe vous donnera raison et que vous aurez la possibilité d’acheter plus bas dans quelques semaines. Sur les comptes-titres ordinaires, il faut tenir compte de la fiscalité. Par exemple nos clients chez Talence Gestion disposent de plus-values latentes sur des positions en actions prises depuis très longtemps. Dans ce cas de figure, il semble préférable de ne pas bouger. Vendre maintenant signifierait que vous anticipez une baisse beaucoup plus forte que l’impôt sur les plus-values.

Et dans le cadre d’un contrat d’assurance vie ?
Pour les produits d’assurance vie, attendre que les choses se calment sur un fonds en euros est une manière de se protéger. Je pense que la chute des cours de Bourse ne va pas durer, il y a des opportunités à saisir actuellement sur le marché. Mais pas de précipitation ! Acheter des actions peut attendre trois semaines, le temps que la situation se détende sur le marché européen.

« Diversifier à l’international »

Comment réinvestir une fois que le calme sera revenu ?
Dans un PEA, mon premier conseil est de se positionner sur des valeurs qui sont exposées à la croissance internationale. Je pense que la croissance domestique en zone euro va être assez pénalisée par l’environnement européen défavorable. Avec la méforme de l’Allemagne, de la France et de l’Italie, beaucoup d’entreprises vont voir leur clientèle être un peu plus en difficulté. Il ne faut donc pas attendre grand-chose des entreprises exposées uniquement en Europe. Il est nécessaire de se positionner sur les entreprises qui ont une exposition internationale, de regarder si le chiffre d’affaires réalisé à l’extérieur de l’Europe est supérieur à 40, 50 ou 60%.
Deuxième type de valeurs, celles qui ont une bonne visibilité sur leur carnet de commande, comme Airbus. Dans le même esprit, je pense aux valeurs de retournement qui disposent d’une assez bonne visibilité au regard de leur niveau boursier extrêmement bas, notamment celles durement sanctionnées par les marchés boursiers depuis quelques semaines.

Pour l’assurance vie, je le répète, ne vous précipitez pas pour réaliser des arbitrages vers les unités de compte (UC). Votre capital peut rester protégé comme il l’est sur le fonds en euros. Pour le reste, évitez les obligations, votre support en euros en comporte déjà.

En revanche, et c’est bien là tout l’intérêt du contrat d’assurance vie, vous pouvez aller à l’international. Il me paraît important de se constituer une assurance vie équilibrée entre ce qui est investi sur la zone euro en actions et ce qui est investi dans le reste du monde. Par exemple, si vous avez placé 70% de vos avoirs en euros et donc 30% en UC dans votre contrat, cela donne 15% en actions européennes et 15% dans le reste du monde en privilégiant les Etats-Unis, puis la Chine pour jouer sur la croissance en Asie. L’industrie chinoise est une industrie de transformation, la baisse du baril de pétrole, passé de 115 à 80 dollars, offre un ballon d’oxygène énorme pour sa compétitivité.

VIDEO – Alain Pitous dans l’émission Un œil sur les marchés

Propos recueillis par Cassien Masquilier