Le Bitcoin, entre enthousiasme et défiance

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Des pièces de bitcoins, placement alternatif

L'Allemagne l'officialise, la Thaïlande l'interdit ; la Fed donne son aval, la Banque de France met en garde ; Apple le proscrit, Google l'autorise,... le Bitcoin divise en tous points. Derrière ces avis divergents beaucoup s'interrogent : comment se comporter avec la monnaie virtuelle ? Eléments de réponse.


Le 19 novembre 2013, à la surprise générale, les autorités américaines formulent un avis positif sur le Bitcoin. Résultat, le cours s'enflamme pour atteindre un plus haut historique à plus de 1.200 dollars le 28 novembre. Une semaine plus tard, la Banque de France et surtout la Banque centrale de Chine publient des avis très défavorables sur la monnaie numérique. Le cours de la devise virtuelle dévisse. A l'instar des banques centrales, les mastodontes du secteur high tech s'opposent sur le Bitcoin. De quoi semer le trouble chez les investisseurs qui ne savent plus comment se comporter avec les Bitcoins.


Les Banques centrales ne s'accordent pas

En août 2013, une nouvelle fait l'effet d'une bombe dans la communauté Bitcoin, l'Allemagne décerne le titre de monnaie officielle à la devise décentralisée. L'objectif est simple, pouvoir taxer les plus-values réalisées sur les ventes de Bitcoins (BTC). Mais le signe envoyé par la première puissance économique européenne est clair : les transactions en BTC sont légales et même encouragées. Quelques mois plus tard, la Banque centrale américaine délivre un message tout aussi positif. Ce type de transactions pourrait être « à long terme prometteur, en particulier si les innovations permettent de mettre en place des moyens de paiement plus rapides, efficaces et sûrs », explique alors Ben Bernanke, le patron de la Réserve fédérale américaine (Fed). Les autorités financières internationales seraient donc majoritairement favorables au développement de la monnaie numérique ? Force est de constater que non.


Dans un communiqué daté du 5 décembre 2013, la Banque centrale de Chine émet un avis négatif sur la devise virtuelle. Pire, l'empire du Milieu compte réguler l'utilisation des BTC, les plateformes d'échange devront désormais être enregistrées auprès des autorités financières chinoises. « En Chine il y a un contrôle des changes, le Bitcoin était un moyen d'éviter ce contrôle. La Banque centrale de Chine a donc décidé de mettre un frein sur la devise numérique », analyse Philippe Herlin, chercheur en finances et chargé de cours au CNAM.
Le même jour, la Banque de France dénonce le caractère hautement spéculatif et non sécurisé de la devise. Sans « aucune garantie de remboursement », le Bitcoin représenterait « un risque financier certain », argumente ainsi l'institution dans un communiqué.


Plus récemment encore, c'est l'Autorité bancaire européenne (ABE) qui a formulé un avertissement sur les risques découlant de « l'achat, la détention ou la négociation de devises virtuelles telles que Bitcoins », dans un communiqué du vendredi 13 décembre 2013. Outre les mises en gardes sur l'aspect spéculatif et non protégé de la monnaie numérique, l'ABE pointe du doigt les risques liés à l'informatique. « Les portefeuilles numériques stockés sur des ordinateurs, des ordinateurs portables ou des smartphones, ne sont pas imperméables aux pirates », prévient l'organisme financier.


Pour Sylvain Fontan, économiste et créateur du site www.leconomiste.eu, la méfiance des Banques centrales s'explique par plusieurs facteurs. D'abord « elles craignent à l'évidence un nouveaux concurrent qui échappe à leur contrôle », avance l'économiste avant d'ajouter que ces avis sont « un moyen de contrôler un peu la monnaie décentralisée ». En ce qui concerne les annonces des autorités américaines, Sylvain Fontan, s'il avoue avoir été surpris, pense que la Fed « cherche un schéma sur le modèle de celui de l'Allemagne ». En effet, il ne serait pas surprenant selon lui que les Etats-Unis commencent à taxer les transactions en Bitcoins. « Outre l'intérêt financier que cela représente, instaurer un impôt sur les Bitcoins permettrait de réduire le nombre de transactions et par là même maîtriser en partie sa volatilité », explique l'économiste. Une thèse également portée par Alexandre Baradez, responsable des analyses marchés chez IG France. Pour lui, aux Etats Unis, « Il y a une volonté de faire rentrer de l'argent, le Bitcoin peut être un biais financier, c'est une possibilité ».


Explosion maîtrisée ?

Star des médias, le Bitcoin semble être devenu un pur produit de mode. Seulement s'il est vrai que sa notoriété est grandissante, la communauté reste relativement fermée. D'autant que selon une étude récemment réalisée par Risto Pietilä, un entrepreneur finlandais, ils seraient moins de 1.000 investisseurs à posséder plus de la moitié des BTC actuellement en circulation, soit environ 12 millions d'unités. Voilà qui pose un autre problème : 927 personnes, détenant 50,4% des Bitcoins, ont amassé une véritable fortune grâce à la monnaie numérique. De quoi nourrir des soupçons sur les possibilités qu'offre le Bitcoin aux nouveaux entrants. « Une telle concentration des détenteurs de Bitcoins induit de facto une influence importante. Il est aisé d'agir conjointement sur les cours afin de les "manipuler" », affirme Sylvain Fontan. Par ailleurs, Alexandre Baradez regrette le manque de liquidité découlant de ce monopole. « Moins il y a d'intermédiaires, moins il y a de liquidités. Et la liquidité, c'est très important quand on veut investir », explique l'analyste.


Au total, selon les estimations, l'écosystème Bitcoin concernerait à peu près un million de personnes. Principalement des passionnés de nouvelles technologies, semble-t-il. Et pour cause, pour devenir un « mineur » - programmateur qui contribue à améliorer le système et rémunéré en Bitcoins - il faut être un As de la programmation. En outre, l'essentiel des transactions effectuées en BTC se font sur des sites de e-commerce. De là à dire que le Bitcoin est plébiscité par les sociétés spécialisées en nouvelle technologie, rien n'est moins sûr.


Apple proscrit les Bitcoins

Le Bitcoin n'en finit plus de diviser, et ce même au sein des groupes spécialisés dans les nouvelles technologies. Apple a pris position. La marque à la pomme a tout simplement choisi d'interdire les applications utilisant les BTC sur son portail App Store. Récemment c'est la messagerie instantanée Gliph qui s'est vue obliger de retirer la fonction permettant l'envoi de Bitcoins de son application iOS sous peine de disparaître de l'App Store. « Nous nous sommes battus pour conserver l'option mais c'était impossible », regrette Rob Banagale, fondateur de Gliph, dans un message publié sur son blog le 8 décembre 2013. A l'inverse la fonctionnalité est conservée pour la version disponible sur Google Play (la plateforme d'applications pour mobile Android et Google).


Apple n'en est pas à son coup d'essai pour brider la devise virtuelle. En effet d'autres applications ont été exclues sous prétexte d'être non conformes au règlement de la marque à la pomme. Bitpak, un portefeuille de Bitcoins, s'est ainsi vu purement et simplement interdire l'accès à l'App Store. Motif invoqué, les Bitcoins sont contraires à la règle 22.1 du règlement de la plateforme de téléchargement d'applications qui stipule que « les apps doivent se conformer à toutes les obligations légales de tous les endroits où elles sont accessibles par l'utilisateur ». Et comme le Bitcoin est illégal dans certains Etats (la Thaïlande par exemple), il est impossible de commercialiser des applications utilisant la monnaie virtuelle. Pour les observateurs, cette politique indique que la marque à la pomme souhaite, à terme, créer son propre système de paiement en ligne. « C'est très révélateur aussi bien sur l'intérêt que prend progressivement le Bitcoin que sur la stratégie d'Apple à venir sur le paiement numérique », explique Philippe Herlin.


A l'inverse Google reste ouvert à la devise numérique. Si la firme américaine n'encourage pas le Bitcoin, elle ne s'y oppose pas non plus : « Bitcoin est un tour de force technologique. Mais je ne sais pas si au final cela sera légal », a estimé Eric Schmidt, le président exécutif de Google.


Le Bitcoin, pour qui ?

Finalement, la monnaie numérique ne semble pas si ouverte qu'elle n'y paraît. En effet, premièrement le Bitcoin s'adresse en particulier à des passionnés d'informatiques équipés d'ordinateur surpuissant (il faut des machines particulièrement puissantes pour faire tourner les logiciels de « minages » de Bitcoin). Par ailleurs, avec une volatilité si prononcée, il faut aimer les sensations fortes pour se lancer dans pareil investissement. Pour Philippe Béchade, rédacteur en chef des Chroniques d'Agora et analyste financier, le Bitcoin « est l'antithèse d'un placement d'épargne ». « Outre sa volatilité », le Bitcoin « ne fournit pas de rendement », explique-t-il.


Sur ce principe, les observateurs s'accordent tous pour dire que le Bitcoin s'adresse en priorité aux spéculateurs purs qui cherchent une plus-value immédiate. A cela, Sylvain Fontan ajoute trois autres types d'investisseurs susceptibles d'être attirés par la devise numérique. Premièrement les « aventuriers » pour qui le Bitcoin représente une « liberté sur laquelle il est possible de s'exprimer ». Le fondateur du site l'économiste.eu voit ensuite la communauté « geek » comme une source d'investisseurs potentiels pour qui la monnaie numérique représente « la possibilité d'ajouter à la panoplie virtuelle la dernière pièce qui manquait à ce monde ». Enfin « l'économie souterraine trouve ainsi un moyen tout indiqué pour pouvoir blanchir de l'argent et échapper au suivi des flux de capitaux nominatifs », conclut l'économiste.


Une économie souterraine qui se révèle être un argument de poids pour les détracteurs de la devise décentralisée. Le 2 octobre 2013, le FBI a fermé le plus grand site de commerces illégaux au monde. Silk road commercialisait armes, cocaïnes et autres stupéfiants en tout genre en échange de... Bitcoins ! De quoi écorner un peu plus l'image de la monnaie virtuelle.

 

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