Gel des retraites : « L’impact est limité pour les retraités »


INTERVIEW - Le Premier ministre Manuel Valls a annoncé que les pensions de base ne seront pas augmentées en 2014. S'il s'agit d'une première, ce gel va avoir peu de conséquences sur le pouvoir d'achat des retraités, selon Bruno Chrétien, président de l'Institut de la protection sociale.    

Bruno Chretien, président de l'Institut de la protection sociale (IPS)

Toutsurlaretraite.com : Est-ce que le gel des retraites de base annoncé par Manuel Valls est « historique » ?
Bruno Chrétien : Oui. Pour la première fois de notre histoire, l’Etat décide de geler les retraites de base en n’opérant pas d’augmentation du 1er octobre 2014 au 1er octobre 2015. Certes, un premier pas a été franchi lorsque la réforme Balladur de 1993 a indexé les pensions du privé non plus par rapport à la hausse des salaires mais par rapport à la hausse, moins favorable, des prix à la consommation. Cette « désindexation » a été étendue à la fonction publique par la loi Fillon de 2003, puis aux régimes dits « spéciaux » par la réforme de 2008. Par ailleurs, il y a eu dans le passé des reports de revalorisation annuelle par rapport à l’inflation. Le dernier date de la réforme des retraites de 2014 qui a instauré que les pensions de base ne seraient plus revalorisées les 1er avril mais les 1er octobre. Ce décalage entrant en vigueur dès cette année, le gel ne va donc pas durer 12 mois mais bien 18 mois puisqu’il va, en réalité, s’étendre du 1er avril 2014 au 1er octobre 2015.

 

L’impact va-t-il être important pour les retraités ?
En réalité, il va être limité compte tenu de la faiblesse de l’inflation. Sans le gel annoncé par Manuel Valls, les retraites de base auraient augmenté de seulement 0,6% au 1er octobre 2014. D’ailleurs, l’absence de revalorisation annuelle des pensions de base va se traduire par une économie d’à peine 1,3 milliard d’euros sachant que le montant des prestations servies par le régime de base des salariés atteint près de 107 milliards. Toutefois, même si cette mesure est modeste, elle est hautement symbolique. On peut même dire que les lignes ont bougé. Jusqu’ici, tout a toujours été entrepris pour préserver le pouvoir d’achat des retraités. Aujourd’hui, leur taux de pauvreté se situe autour de 5% à 6% alors qu’il atteint le double chez les jeunes. En gelant les pensions de base, le gouvernement veut signifier aux retraités qu’ils doivent eux-aussi faire des efforts.

 

Pourquoi cette décision maintenant et pas lors du vote de la réforme des retraites de 2014 ?
Il est vrai que le rapport de la conseillère d’Etat Yannick Moreau, qui a servi de base de travail à la dernière réforme des retraites, préconisait de désindexer les pensions et que le gouvernement n’a pas suivi à l’époque cette piste. S’il le fait aujourd’hui, c’est peut-être parce que le Premier ministre a changé, mais c’est surtout parce qu’il n’y a pas d’autres choix. Comme il est impossible de continuer à augmenter les cotisations et que le déficit public ne cesse de se creuser, il faut tailler dans les dépenses, notamment sociales.

 

Le gel des retraites de base pourrait-il durer ?
Manuel Valls s’est engagé à ce que le gel n’excède pas octobre 2015 mais tout est possible. Si la croissance ne repart pas, les retraites de base pourraient ne pas être augmentées une nouvelle fois l’année prochaine. On peut même à l’extrême imaginer une baisse des pensions pour rééquilibrer durablement les régimes. C’est ce qui s’est passé pour l’ASV (avantage social vieillesse : la retraite des médecins libéraux conventionnés, NDLR) dont les prestations ont été réduites de 10% à 16% en 2012. Surtout, il faut que le gouvernement annonce l’abandon du compte personnel de prévention de la pénibilité créé par la dernière réforme des retraites.

 

Pourquoi ?
Le compte pénibilité va créer de nouveaux droits en permettant à des salariés dont les conditions de travail sont pénibles de partir plus tôt à la retraite, alors même que la pénibilité a déjà largement été prise en compte par les réformes de 2003 et de 2010. Mais il va surtout alourdir les charges des entreprises, alors même que leur situation financière est des plus précaires. Pour le financer, une cotisation de 0,2% va être versée par tous les employeurs et une « surcotisation » pour ceux exposant leurs salariés à la pénibilité. Un comble alors que dans le même temps on tente de réduire les cotisations afin de restaurer la compétitivité de nos entreprises ! De toutes façons, le mécanisme choisi de cumul de points en fonction de la durée d’exposition à la pénibilité est trop compliqué. Dès qu’on entre dans le détail du dispositif et de ses implications concrètes, la conclusion s’impose qu’il est impossible à mettre en place sans surcoût administratif, particulièrement au sein des TPE et des PME.

 

Mais ne serait-ce pas compliqué pour le gouvernement d’enterrer la principale innovation de la loi du 20 janvier 2014 ?
Si. D’autant que la ministre qui a porté le projet, à savoir Marisol Tourraine, est restée à son poste. Le compte pénibilité représente, un peu, le « marqueur de gauche » de la réforme des retraites de 2014. A défaut de l’abandonner, le gouvernement Valls pourrait au moins instaurer un moratoire sur sa mise en place.

Propos recueillis par Jean-Philippe Dubosc

 

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