« L’écart entre les retraites du public et du privé va se creuser »


INTERVIEW – L'alignement des règles de calcul des pensions du secteur public sur celles du secteur privé est au programme de certains candidats à la primaire de la droite et du centre. Pour Philippe Crevel, économiste et directeur du Cercle de l'Epargne, un « think tank » dédié à l'épargne et à la retraite, si les retraites publiques sont plus généreuses, les réformer est quasiment impossible.  

Philippe Crevel, écononiste et directeur du Cercle de l'Epargne

Toutsurmesfinances.com : On dit que les retraites du secteur public sont plus avantageuses que celles du secteur privé. Est-ce vrai ?

Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’Epargne : Non seulement l’écart entre les retraites du public et du privé est réel, mais il va se creuser dans les années à venir. Pour bien comparer, il faut prendre en compte l’ensemble des pensions perçues par les salariés et par les fonctionnaires. Or, en plus de leur retraite de base, on oublie que les agents publics touchent des rentes viagères servies par le RAFP (le régime de retraite additionnelle de la fonction publique, NDLR).

Ce régime ayant été mis en place seulement en 2005, le montant de ses rentes est pour l’instant peu élevé. Mais, avec le temps, il va devenir de plus en plus conséquent. Selon le Conseil d’orientation des retraites, le taux de remplacement, c’est-à-dire le pourcentage de la pension versé par rapport au dernier salaire, va se situer en 2050 à 64% pour les salariés, à 43% pour les cadres et à… 69% pour les fonctionnaires, en grande partie grâce à la montée en puissance des rentes du RAFP.

Les cotisations au RAFP sont assises sur les primes. Or, tous les fonctionnaires n’en perçoivent pas…

Le RAFP a été créé pour palier le fait que les primes perçues par les fonctionnaires ne sont pas prises en compte dans le calcul de leur retraite. Certains agents publics ne touchent pas ou peu de rémunérations variables, comme les enseignants. A contrario, pour d’autres, les primes peuvent constituer une part importante du salaire et il ne s’agit pas seulement des hauts fonctionnaires. Il existe plus de 350 primes différentes dans la fonction publique. En moyenne, les rentes du RAFP vont permettre d’augmenter le taux de remplacement des fonctionnaires de 1 à 2 points. Chez les policiers, les agents du ministère de l’Equipement ou des Finances, le gain va plutôt se situer entre 2 et 3 points. C’est beaucoup, d’autant que le taux de remplacement va baisser dans le même temps dans le privé.

Pourquoi ?

Pour résorber leur déficit, les régimes de retraite complémentaire Arcco des salariés et Agirc des cadres ne cessent d’abaisser le rendement de leurs cotisations depuis des années. Il faut de plus en plus cotiser pour acquérir un point Arrco ou un point Agirc. Or, d’après la Cour des comptes, les retraites complémentaires représentent en moyenne 30% de la pension globale d’un non cadre et 60% de celle d’un cadre.

A cela s’ajoute un phénomène moins connu : l’impact de la désindexation du salaire porté au compte. Depuis 1993, les 25 meilleures années de carrière, qui servent de base de calcul à la retraite de base dans le privé, sont revalorisées chaque année par rapport à l’évolution des prix à la consommation hors tabac et non plus en fonction de l’augmentation salariale. L’inflation augmentant généralement moins vite que les rémunérations, les salaires portés au compte décrochent d’année en année vis-à-vis des salaires des actifs. La retraite des fonctionnaires est, elle, calculée sur la moyenne des six derniers mois de traitement. Les agents publics ne sont donc pas impactés par la sous-indexation comme les salariés du privé.

Ne faudrait-il pas aligner le mode de calcul des retraites du public sur celui du privé, comme le proposent certains candidats à la primaire de la droite et du centre ?

Par souci d’équité, c’est ce qu’il faudrait faire. Mais je vois mal un gouvernement, qu’il soit de gauche ou de droite, sauter le pas. On dénombre 2 millions de fonctionnaires d’Etat et 5 millions d’agents territoriaux et hospitaliers en France. Toucher au mode de calcul des retraites du public reviendrait à prendre le risque de mettre potentiellement ces 7 millions de Français dans la rue. Le pays risquerait d’être totalement paralysé. Sans compter que les fonctionnaires ne sont pas les seuls à être privilégiés en matière de retraite.

Que voulez-vous dire ?

Les salariés et cadres des grandes entreprises bénéficient de plusieurs dispositifs qui leur permettent de compenser en partie la baisse du taux de remplacement des retraites obligatoires. On peut citer les indemnités de fin de carrière, le Perco (plan d’épargne retraite collectif, NDLR) ou les articles 83 (retraites supplémentaires à cotisations définies, NDLR). La très grande majorité des salariés des petites et moyennes entreprises n’en disposent pas alors même qu’ils sont le plus souvent moins bien payés. A mes yeux, l’inégalité de traitement dans les retraites ne situe pas tant entre le public et le privé, mais plutôt entre les fonctionnaires et les salariés des grands groupes d’un côté et les employés des TPE-PME de l’autre.

Propos recueillis par Jean-Philippe Dubosc

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