« La baisse de 18% des retraites complémentaires va concerner peu de personnes »


INTERVIEW - Selon une note du Conseil d'orientation des retraites, le montant des pensions complémentaires pourrait baisser jusqu'à 18% suite à l'accord du 30 octobre 2015 signé par les partenaires sociaux. Pascal Beau, directeur de la revue professionnelle spécialisée dans la protection sociale Espace Social Européen, souligne que cette baisse touchera « seulement » les cadres nés en 1990 qui prendront leur retraite en 2056. Le reste des salariés seront moins concernés.   

Pascal Beau, directeur de la revue Espace Social Européen

Toutsurmesfinances.com : Etes-vous étonné par la baisse de 18% des pensions complémentaires prévue par le Conseil d’orientation des retraites (COR) qui a fuité dans la presse ?

Pascal Beau, directeur d’Espace Social Européen : Tout d’abord, il est important de remettre les choses dans leur contexte. La note du COR traite seulement des régimes complémentaires du privé, c’est-à-dire l’Arrco auquel sont affiliés l’ensemble des salariés et l’Agirc auquel sont affiliés uniquement les cadres. Les fonctionnaires, les artisans, les commerçants et les professions libérales ne sont pas concernés.

Ensuite, il faut rappeler que les pensions complémentaires constituent une des composantes de la retraite des salariés à côté des pensions de base. En outre, les chiffres divulgués portent sur les cadres. Or, ce sont eux qui seront les plus pénalisés par l’accord du 30 octobre puisqu’ils dépendent à la fois de l’Arrco et de l’Agirc.
Surtout, il s’agit ici de projections et de non de prévisions. La différence est importante. Les prévisions doivent être précises car elles doivent servir aux responsables des caisses de retraite, que ce soit l’Etat, les partenaires sociaux ou les administrateurs élus, à prendre éventuellement des décisions.

Les projections, elles, peuvent se permettre d’être moins fiables. Ces 20 dernières années, certaines se sont même révélées fausses. Les projections sur les régimes de retraite se basent sur plusieurs paramètres, comme la démographie, la productivité, le taux d’activité ou encore le nombre de retraités, à l’instant T. Hormis la démographie, les autres paramètres peuvent évoluer dans le temps et on ne peut pas savoir à l’avance dans quel sens.

Il ne faut pas non plus oublier les réformes. Un recul de l’âge légal de départ à la retraite peut, par exemple, changer grandement la donne. Et puis, d’une manière générale, les projections sur le très long terme sont à prendre avec précaution. Elles sont utiles car elles peuvent donner des indications mais, sérieusement, qui est capable aujourd’hui de connaître la carrière d’un jeune cadre né en 1990 et qui va prendre sa retraite en 2056, comme mentionné dans la note du COR ?

« Il faut un peu relativiser »

 

D’accord, mais 18%, ça fait beaucoup quand même !

Là encore, il faut un peu relativiser. La baisse de 18% porte sur les pensions complémentaires des cadres nés en 1990. Elle devrait se situer à 16,3% pour les cadres nés en 1975 et à 14,5% pour ceux nés en 1959. Ces baisses seront mises en place durant les trois premières années de retraite, soit le laps de temps durant lequel la décote temporaire de 10% sera appliquée aux salariés qui partiront à 62 ans avec tous leurs trimestres au régime de base, comme le prévoit l’accord du 30 octobre. Au-delà, le « malus » sera supprimé. Et je rappelle qu’il ne sera pas appliqué pour les salariés qui accepteront de décaler leur départ à 63 ans.

Il n’empêche, compte tenu de la baisse de rendement également instaurée par l’accord, les cadres nés en 1959 vont connaître, après les trois ans passés à la retraite, un recul de 4,5% de leurs pensions complémentaires et de 7% pour les cadres nés en 1975, toujours d’après le COR. Le manque à gagner est, cette fois-ci, effectif jusqu’au décès. C’est donc loin d’être négligeable.

Pour autant, je regrette que la presse se soit focalisée sur la baisse de 18%. Non seulement, elle va, comme nous l’avons vu, finalement concerner peu de personnes, mais elle désespère les actifs. Pourquoi cotiser si je vais toucher peu à la retraite ? C’est d’autant plus dommage que lorsque l’on compare avec ce qui se passe à l’étranger, nous disposons d’un très bon système de retraite. Il est globalement bien piloté, redistributif et fournit une information de qualité aux assurés. Compte tenu de l’évolution économique et sociale de la société française, il mériterait cependant d’évoluer.
 

Que voulez-vous dire ?

Il faudrait peut-être différencier les paramètres en fonction de la catégorie socio-professionnelle des assurés. Ce n’est pas pareil d’être ouvrier ou cadre dirigeant. On pourrait imaginer plusieurs âges de départ selon le métier et le statut professionnel de chacun. Le compte pénibilité, qui permet une retraite anticipée pour les salariés exposés à des risques professionnels, répond en partie à cette problématique. Mais le dispositif est très technique, très complexe et pourrait être remis en cause en cas de changement de majorité politique.

Puisque les retraites de base et complémentaires obligatoires risquent de ne pas être suffisantes, il faudrait développer la retraite supplémentaire facultative qui représente aujourd’hui à peine 4% à 5% des pensions. L’idée du ministre de l’Economie Emmanuel Macron de créer des fonds de pension « à la française » va, à ce titre, dans le bon sens. Il serait aussi judicieux d’homogénéiser les nombreux dispositifs d’épargne retraite dont les règles sont trop différentes et totalement incompréhensibles pour le grand public.

Propos recueillis par Jean-Philippe Dubosc

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