« Nous payons en France le passage à la retraite à 60 ans »


INTERVIEW - Les pistes de réforme du système de retraite français vont être dévoilées le 14 juin 2013. Arnaud Robinet, député UMP de la Marne et ancien président-rapporteur de la Mission d'information sur le financement des retraites dans les États européens, rappelle les réformes engagées chez nos voisins européens.

retraite, robinet

Toutsurlaretraite.com : Comparé aux autres pays européens, le déficit de notre système de retraite est-il si inquiétant ?
Arnaud Robinet : Oui, il est même catastrophique. Aujourd’hui, une retraite sur dix n’est pas financée en France par les cotisations. C’est-à-dire qu’elle est payée par l’Etat, le plus souvent par le biais de l’emprunt, ce qui creuse le déficit public. Nous faisons face à un vrai problème démographique. Alors que l’on comptait six actifs pour un retraité dans les années 1960, le ratio se situe désormais en-dessous de 1,7 cotisant pour 1 retraité. La hausse du chômage qui réduit le nombre d’actifs accentue le phénomène. Tout ceci explique pourquoi on va se retrouver avec un besoin de financement évalué par le Conseil d’orientation des retraites à plus de 20 milliards d’euros en 2020. Et encore : sans le recul des bornes d’âge instauré par la réforme de 2010, le déficit serait de l’ordre de 40 milliards d’euros. Par ailleurs, ne sont pas comptabilisés dans les projections financières du COR, les compensations de l’Etat notamment vis-à-vis des régimes spéciaux.

 

Notre taux de natalité n’est-il pas un atout ?
Si, indubitablement. Par rapport à nos voisins européens et notamment vis-à-vis de l’Allemagne, notre natalité est dynamique avec un peu plus de deux enfants par femme. Toutefois, compte tenu du vieillissement de la population, cela ne va malheureusement pas suffire. Il va falloir adopter des mesures paramétriques pour résoudre les déficits sur le court terme et engager une réforme structurelle et systémique pour le moyen et long terme, comme l’ont fait les autres pays européens. Sinon, nous sommes condamnés à sans cesse réformer notre pacte social, construit après-guerre et qui n’est plus adapté à notre société d’aujourd’hui.

 

Le système suédois est montré comme le modèle à suivre. Pourquoi ?
Il y a un peu plus de 20 ans, le système des retraites suédois était presque au bord de la faillite. Il a été décidé d’ériger un système unique par points. Le nombre de points reflète exactement la carrière professionnelle de chacun. Des points peuvent être attribués au titre de l’invalidité ou des périodes de grossesse. C’est un système transparent et simple à comprendre qui parce qu’il est justement lisible, rassure et redonne confiance aux assurés.

 

Mais cela ne règle pas les déficits financiers…
Oui, c’est vrai. Un système par points ne génère pas de ressources financières supplémentaires. En Suède, il s’est accompagné de la mise en place de comptes notionnels. La valeur d’achat et de vente du point évolue pour chacune des générations en fonction d’un panier d’indicateurs comprenant le gain d’espérance de vie ou la croissance du produit intérieur brut (PIB). Ce mécanisme permet d’opérer un pilotage ajusté. En période de crise, les pensions du régime de base peuvent subir une baisse de 20% pour coller à la situation économique.

Par ailleurs, il faut rappeler que l’âge de départ a été porté de 60 à 65 ans. Nous payons en France le passage à la retraite à 60 ans, décidé en 1983. Des économistes avaient d’ailleurs alerté à l’époque sur l’impact d’une telle mesure. Nous sommes en train de nous demander si on va faire partir les gens à 63 ans alors qu’autour de nous, l’âge de départ est fixé à 65 ou 67 ans.

 

Pourquoi alors l’âge effectif de départ en France est-il le même qu’ailleurs ?
Certes, l’âge effectif de départ à la retraite en France est, comme dans la majorité des pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques, NDLR), légèrement supérieur à 62 ans. Toutefois, le taux de remplacement, c’est-à-dire la différence entre le montant du dernier salaire et celui de la pension perçue, se situe entre 50% et 58% selon ces mêmes pays alors qu’il atteint 70% en France. Le taux de remplacement était, il n’y a pas longtemps, de 90% en Grèce. On a vu où cela a conduit le pays…

 

En quoi a consisté la réforme des retraites en Allemagne, un pays auquel on nous compare souvent ?
Une réforme globale a été menée en 2005. Elle a unifié les régimes du secteur public sur ceux du secteur privé. Il a été décidé de moins imposer les cotisations retraite et davantage les prestations. L’âge pour bénéficier d’une retraite à taux plein a été progressivement augmenté de 63 à 67 ans. La durée de cotisation est fixée à seulement 35 ans mais la décote est forte, de l’ordre de 7% par année de cotisation manquante.

Par ailleurs, les Allemands ont été encouragés via des réductions fiscales à souscrire aux « primes Riester », une forme de retraite par capitalisation. Trois millions d’Allemands en ont souscrit. L’épargne retraite représente ainsi entre 11% et 15% du total des pensions versées outre-Rhin.

L’objectif de la réforme de 2005 est de restaurer l’équilibre financier des régimes de retraite en 2020. L’Allemagne devrait y arriver. Elle ne connait pas, il est vrai, un fort taux de chômage comme en France. En outre, la politique d’incitation fiscale pèse sur les comptes de l’Etat. Enfin, l’impact de l’allongement de l’âge de retraite à taux plein ne se fera sentir qu’à partir de 2030.

 

Sommes-nous obligés de mettre en place une réforme aussi brutale en France ?
Non, nous pouvons faire comme les Italiens qui ont engagé une réforme profonde dans les années 1990 et qui ne l’ont toujours pas achevé. Une première réforme en 1992 a porté l’âge de départ à la retraite de 60 à 65 ans pour les hommes et de 55 à 60 ans pour les femmes. La durée de cotisation minimum est passée de 15 à 20 ans en 2002, avec un objectif à terme de 35 ans. Le salaire de référence servant à calculer la retraite porte désormais sur l’ensemble de la carrière.

En 1993, davantage de souplesse a été introduite dans l’âge de départ avec la possibilité pour les hommes et les femmes de partir à 57 ans à condition de justifier de 35 annuités. Des comptes individuels de retraite ont été instaurés en 1995 dans lesquels sont versés une partie du salaire. L’assuré peut également y effectuer des versements libres. Les pensions sont dorénavant revalorisées en fonction du taux de croissance du PIB. Des incitations fiscales à la souscription de produits de capitalisation ont été mises en place en 1997.

On le voit, la réforme italienne se fait en plusieurs étapes. La méthode est plus douce que celle choisie en Allemagne mais elle présente l’inconvénient de créer des inégalités entre les retraités qui ne sont pas traités de la même manière d’une génération à une autre.

 

Au regard des réformes opérées en Europe, que faudrait-il faire en France ?
Il faudrait à la fois jouer sur les bornes d’âge et la durée de cotisation. Il faut d’ailleurs noter que nous sommes les seuls en Europe à disposer d’un âge légal de départ et d’un âge de retraite à taux plein. Autant en profiter ! On pourrait à la fois instaurer l’âge légal à 62 ans dès 2014, et non en 2016 comme la réforme de 2010 l’a prévu, tout en augmentant le nombre de trimestres de cotisation nécessaires pour bénéficier d’une pension à taux plein. A côté de la retraite de base et des retraites complémentaires obligatoires par répartition, il faudrait instaurer une retraite supplémentaire obligatoire par capitalisation. L’Etat employeur devrait également payer les mêmes cotisations que les entreprises.

 

Pensez-vous que le gouvernement va s’attaquer aux régimes des fonctionnaires ?
S’ils le font, la gauche aura le courage que la droite n’a pas eu lorsqu’elle était au pouvoir. Je serai prêt personnellement à voter pour une réforme courageuse qui, comme en Allemagne, viserait à unifier les régimes de la fonction publique et les régimes du secteur privé. Je pense que c’est à la portée de la majorité actuelle. Ce n’est pas un hasard si les réformes des retraites mises en place en Suède, en Allemagne et en Italie l’ont été sous des gouvernements de gauche.

Elles ont également en commun d’avoir été lancées durant la croissance. C’est toujours plus facile d’instaurer une réforme quand la situation économique est bonne et que le gouvernement dispose du coup de davantage de leviers possibles. Il est à ce propos dommage que Lionel Jospin n’ait pas mené une réforme ambitieuse lorsqu’il était au pouvoir alors que la France était à ce moment-là en croissance.

Propos recueillis par Jean-Philippe Dubosc

 

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