Réforme des retraites : « Le gouvernement rend hommage à la loi Fillon de 2003 »


INTERVIEW – Le projet de loi sur les retraites, dont Toutsurlaretraite.com a pu consulter la première mouture, prévoit un allongement de la durée de cotisation de 41,5 à 43 ans. Selon Eric Woerth, l'ex-rapporteur de la réforme de 2010, il s'agit d'une simple suite de la loi Fillon qui ne règle pas la question du financement des régimes.

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Que pensez-vous du projet de loi sur les retraites ?

Il ne s’agit pas d’une réforme, même pas d’une « réformette » mais d’une simple augmentation des impôts. On tombe de haut puisqu’au départ, il avait été annoncé de manière fracassante une grande réforme des retraites. La droite aurait manqué de courage et aurait été particulièrement injuste dans les réformes précédentes. La gauche allait réformer complètement notre système de retraite. On en est loin. La gauche découvre ce que c’est que de réformer les retraites. Ils ont fermé toutes les options difficiles, comme le recul de l’âge de départ, l’alignement total des retraites du public sur celles du privé, la suppression des régimes spéciaux et en ont laissé une seule ouverte : celle de l’augmentation des impôts (via la hausse des cotisations qui ne figurent pas dans le projet de loi mais fera partie du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2014, NDLR).

C’est une réponse à côté de la plaque. Les mesures présentées ne répondent pas à la question du financement des régimes, donc à la pérennité même du système des retraites. Elles ajoutent des recettes supplémentaires alors que les retraites sont déjà sur-financées. La France est le pays qui consacre le plus de part de sa richesse nationale au financement de ses retraites. Voilà pourquoi le taux de remplacement (la différence entre le dernier salaire et la pension perçue, NDLR) est élevé en France et que les retraités français ont un niveau de vie à peu près comparable à celui des actifs. C’est une bonne chose. Mais pour que cet acquis perdure, il fallait modifier le système lui-même et non pas lui affecter de nouvelles ressources. En réalité, on voit que dès qu’il faut réformer, le Parti socialiste a seul un réflexe : celui des impôts !

 

Et l’allongement de la durée de cotisation ?
La gauche chausse les bottes de François Fillon dont le point central de sa loi sur les retraites était d’adapter la durée de cotisation à l’espérance de vie. L’allongement s’arrêtait en 2020. Il fallait évidemment poursuivre. Tous les gouvernements l’auraient fait, c’est un minimum. Compte tenu de l’aggravation des déficits des régimes de retraite provoquée par la crise économique et la hausse du chômage, il aurait fallu une accélération de la loi Fillon de 2003. Au contraire, on l’a ralenti puisque l’on va mettre 15 ans pour passer de 41,5 à 43 ans de cotisation. Aucun gouvernement en Europe n’a agi aussi lentement.
Par ailleurs, augmenter la durée de cotisation sans toucher à l’âge de départ est très injuste puisque l’on privilégie ceux qui n’ont pas fait d’études et qui sont entrés tôt sur le marché du travail. En outre, je rappelle que la loi Fillon a instauré un dispositif de carrières longues, complété par la réforme de 2010, afin de permettre à ceux qui ont commencé à travailler avant 18 ans de bénéficier d’une retraite anticipée. Les socialistes ont toujours refusé de voter cette mesure. Ce qui n’a pas empêché François Hollande de l’étendre aux personnes ayant démarré leur carrière à 18 ans dès qu’il est arrivé au pouvoir.

 

La réforme de 2013 serait-elle donc une suite de la loi Fillon de 2003 ?
Le gouvernement rend hommage à la loi Fillon, mais aussi à la réforme de 2010 puisqu’il ne revient sur aucune des deux lois. François Hollande avait promis de réformer tous les paramètres de la loi sur les retraites de 2010, il n’en a réformé aucun. En dépit des critiques à l’époque de la gauche, je constate que le gouvernement n’est pas revenu sur le report à 62 ans de l’âge légal de départ et à 67 ans de l’âge de retraite à taux plein.

 

Les mesures portent uniquement sur le déficit du régime général. Est-ce juste ?
Le gouvernement parle en effet uniquement des 7,6 milliards d’euros du régime général des salariés alors que le Conseil d’orientation des retraites et le rapport de la conseillère d’Etat Yannick Moreau évaluent entre 20 et 22 milliards d’euros le déficit des 35 régimes d’ici 2020. Si le gouvernement avait reculé l’âge légal, cela aurait réglé également les problèmes de financement des retraites complémentaires et des retraites de la fonction publique en augmentant le nombre de cotisants et en réduisant celui des pensionnés. Reculer d’un an l’âge de départ rapporte 10 milliards d’euros.
En se limitant à allonger la durée de cotisation, le gouvernement va obliger les partenaires sociaux, gestionnaires des régimes complémentaires, à prendre des nouvelles mesures. Ils pourraient décider d’une désindexation des pensions encore plus importante que celle instaurée par l’accord du 13 mars 2013 pour faire face aux 5 milliards d’euros de déficits de l’Arrco et de l’Agirc. Quant aux retraites de la fonction publique, les 8 milliards d’euros de besoin de financement devront être financés par la dette, par une nouvelle augmentation de la fiscalité ou par une baisse des dépenses. Mais cela m’étonnerait que l’exécutif choisisse cette dernière solution quand on voit, contrairement à ce que m’a dit Marisol Touraine lors de notre débat à la télévision (organisé le 1er septembre 2013 sur BFMTV), qu’il réfléchit à étaler sur davantage de temps la hausse des cotisations pour les fonctionnaires. Ce qui, au passage, constituerait une extraordinairement injustice vis-à-vis des salariés du privé. D’une manière générale, j’ai beaucoup de doutes sur la capacité du gouvernement à appliquer ses décisions.

 

Quid des mesures dites de « justice » ?
Le gouvernement veut s’attaquer aux écarts de pension entre les hommes et les femmes, entraînés par la généralisation du temps partiel et la sous-qualification des emplois féminins. Mais il s’agit là d’un problème de carrière et non de retraite. C’est pourquoi nous avons instauré en 2010 des accords d’égalité salariale dans les entreprises assortis d’amendes pour les contrevenants.
Il est envisagé d’octroyer une aide aux jeunes actifs par trimestres d’années d’études rachetées. Pourquoi pas, mais encore faut-il que cette mesure intéresse les jeunes qui ne pensent pas forcément à leur retraite quand ils entrent sur le marché du travail. Sans compter que beaucoup d’entre eux ont travaillé et donc déjà cotisé durant leurs études.
Quant à la pénibilité, le gouvernement choisit purement et simplement de créer à terme de nouveaux régimes spéciaux, c’est très injuste ! Enfin, le gouvernement propose de valider les trimestres de cotisation à compter de 150 heures Smic et non de 200 heures Smic pour les temps partiels et les bas salaires. Mais 200 heures de Smic, c’est déjà très généreux !
D’ailleurs, il y a moins d’inégalités de revenus entre les retraités qu’entre les actifs. D’une manière générale, le gouvernement se trompe de sujet. La première des justices, c’est d’assurer l’équilibre financier des régimes. Quant aux vraies injustices, comme les différences de calcul de pension entre le public et le privé ou les départs anticipés pour les catégories actives de fonctionnaires et les régimes spéciaux, ils n’ont surtout pas voulu les traiter.

Propos recueillis par Jean-Philippe Dubosc