« Un déficit de 43 milliards en 2050 pour les retraites privées »


INTERVIEW – Professeur à Paris-Dauphine, Florence Legros a, avec l'aide de l'économiste Stéphane Hamayon, chiffré l'impact financier des mesures instaurées par la réforme des retraites. Le texte ne permettra pas un équilibre des régimes à partir de 2040 comme annoncé, estime cette experte reconnue des retraites.

florence legros

 

Toutsurlaretraite.com : Avec Stéphane Hamayon, vous publiez une étude critique sur la réforme des retraites de 2013. Pourquoi ?
Florence Legros : Moins de trois ans après la réforme des retraites du 9 novembre 2010 qui planifie le passage de l’âge de départ à 62 ans, le creusement du déficit des régimes a poussé le gouvernement à réformer à nouveau notre système de transferts intergénérationnels. La nouvelle réforme présentée comme structurelle et équitable, assurerait l’équilibre financier des régimes par répartition à l’horizon 2040. Au-delà de ce terme, du fait du dynamisme de la natalité, les régimes s’auto-équilibreraient.
La réforme de 2013 garantirait donc l’équilibre des systèmes de retraite sur le long terme, rétablissant la confiance dans la pérennité desdits régimes. Compte tenu des implications considérables de cette affirmation, nous avons voulu en chiffrer les conséquences. Nous sommes partis des hypothèses qui aboutiraient à la résorption des déficits et les conditions de cette résorption. Or, force est de constater que ces hypothèses et ces conditions ne sont pas réalistes.

 

Qu’est-ce qui n’est pas réaliste ?
Comme ce fut le cas en 2010, l’impact de la réforme des retraites de 2013 sur le déficit du régime de base repose étonnamment sur un scénario unique et pour le moins « volontariste ». Ce scénario table, en effet, sur un assainissement spectaculaire du marché du travail : le taux de chômage passerait de 10,4% en 2013 à 4,5% en 2030, puis se stabiliserait à ce niveau jusqu’au terme des simulations.
Le pronostic est audacieux à plus d’un titre. D’une part, parce que les normes historiques nous rappellent que le taux de chômage moyen sur la période 1975-2013 ressort à 8.2% et, d’autre part, parce que la réduction du chômage s’effectue conjointement à une croissance sensible de la population active.
En effet, au-delà d’une dynamique démographique favorable, le durcissement des normes d’attribution des droits à la retraite par les différentes réformes se traduit par une augmentation des taux d’activité aux âges élevés et, par là, un recul de l’âge moyen de départ à la retraite qui devrait s’établir autour de 64,5 ans en 2040.
Par ailleurs, le scénario repose logiquement sur l’hypothèse relativement optimiste d’une croissance des gains de productivité de 1,5% l’an. Compte tenu de l’augmentation concomitante de la population active, cette prévision conduirait à une croissance moyenne du PIB de 1,9% sur la période 2020-2030.
Les économistes Patrick Artus et Jean-Christophe Caffet estiment que la croissance des gains de productivité tendanciels seraient de l’ordre de seulement 1%. Ils justifient notamment leur prévision par la faiblesse de l’investissement en nouvelles technologies, la tertiarisation de l’économie qui bride les gains de productivité, ou encore la contrainte environnementale. La prévision s’inscrit dans le mouvement de baisse graduelle de la productivité entamée depuis 1973. Nous l’avons retenue pour construire notre scénario alternatif.

 

Quels sont vos résultats ?
En se basant sur un taux de productivité de 1% au lieu de 1,5% et un taux de chômage de 7,5% au lieu de 4,5%, nous arrivons à un besoin de financement cumulé du régime général des salariés et des régimes complémentaires du secteur privé de 5 milliards d’euros en 2020, contre 2 milliards d’euros d’après les prévisions du gouvernement. Et encore : si nous avons intégré à nos scénarios l’allongement de la durée de cotisation de 41 à 43 ans, la hausse des cotisations de 0,60 point et le gel des pensions durant 6 mois instaurés par la réforme des retraites de 2013, nous n’avons pas pris en compte les mesures dites de « justice » du texte, comme la création du compte personnel de prévention de la pénibilité, la validation des trimestres sur la base de 150 heures Smic au lieu de 200 heures Smic pour les bas salaires ou encore l’aide au rachat d’années d’études pour les jeunes. Autant de mesures qui vont creuser les déficits.
Toujours d’après nos estimations, le régime général et les régimes complémentaires ne seront pas légèrement excédentaires de 0,8 milliard d’euros en 2030 comme attendu, mais déficitaires de 20,4 milliards d’euros. Surtout, les finances des retraites du privé n’afficheront pas un excédent de 3,2 milliards d’euros en 2050, mais un déficit de 43 milliards d’euros.

 

Quelle solution préconisez-vous ?
La réforme des retraites de 2013, loin d’être structurelle, est avant tout un énième ajustement d’un régime de transfert créé au lendemain de la Seconde guerre mondiale, qui à force de reparamétrages a progressivement été vidé de son sens. L’enchevêtrement d’ajustements non coordonnés a rendu de plus en plus inextricable la mesure des inégalités et des effets redistributifs entre assurés.
La poursuite d’une politique de réformes paramétriques au fil de l’eau, qui résume la question des retraites à une équation triangulaire simpliste basé sur le niveau des cotisations, la durée de cotisation et le niveau des prestations, ne parait pas viable à long terme. Elle rend illisible le fonctionnement des régimes, contribue à durcir les conditions d’accès à la retraite, donc à creuser les inégalités, et entretient une instabilité réglementaire permanente qui encourage les salariés à prendre leur retraite au plus tôt. Devant l’échec annoncé de ces stratégies, un débat national sur une réforme systémique constitue aujourd’hui une étape incontournable.

Propos recueillis par Jean-Philippe Dubosc

 

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